Collectionner c'est une passion

  • PhD
  • Bernard AUBERTIN
  • Sonia DELAUNAY
  • Simon HANTAÏ
  • Anne ROCHETTE
  • Carmen CHARPIN

J'ai toujours été entouré par des artistes jeunes, pour la plupart ; je les aide à mon niveau, en présentant leurs travaux pour les faire connaître, et cela dans mon lieu privé, dans des galeries, dans des musées : c'est un réel engagement - mon plaisir c'est de leur faire plaisir- pour tenter d'ouvrir un espace et sortir du milieu qui nous enferme.

A côté du contentement que procure le contact avec les artistes et leurs oeuvres, pour le collectionneur s'ajoute le choix qu'il fait. Avec ce geste il prend une décision et se glisse dans une action possible ; il fait de l'inconnu aveugle, une puissance d'inconnu, et non pas une connaissance. Le chemin de la création est sans limites ; le passé est la raison du présent et fournit la réflexion pour parvenir plus avant pour affronter le choc de la rencontre ; c'est à chaque fois une nouvelle force en phase avec la nature. Si l'on a conscience que le corps de l'artiste est dans son oeuvre donc qu'il la vit, on possède l'aventure en soi, devant soi : c'est dire devant, pour toucher le presque rien. Paradoxalement il faut être fou et conscient pour la grande ouverture de l'art.

Collectionner c'est un partage.

L'art est une dynamique, une communication physique de tous les instants, une émergence de forces très précises que l'on ressent intuitivement ; et plus on est disponible, plus on s'adonne à un destin. Je suis amoureux de mes acquisitions ; j'achète avec mes tripes car il faut dépasser l'impression rétinienne et le besoin de référence. La vigilance est de rigueur pour trouver une oeuvre novatrice, c'est-à-dire reflétant son époque, une oeuvre dans le « jamais vu ».
C'est une maladie, un virus qui induit cette aventure ; car vivre l'art dans la durée humaine, c'est tenter de s'introduire dans la vibration de son temps et ouvrir son regard ; il y a des risques, des doutes, mais il faut plonger pour trouver l'ivresse ! et la seule issue du chemin de la création c'est de se trouver à la limite... et s'oublier. Jean-Paul Sartre écrit : « Une issue, ça s'invente. Et chacun, en inventant sa propre issue, s'invente soi-même » (cité par Max Dorra dans 'Lutte des rêves et interprétation des classes')

Collectionner, c'est vivre le mystère de la création dans sa magie.

Les oeuvres porteuses de messages se laissent pénétrer progressivement à force de « vivre avec ». Et puis souvent le changement s'impose car l'oeuvre exposée a, croit-on, tout donné ; elle est alors remplacée par une autre, acquisition ancienne que l'on désire revoir ou acquisition récente prête à se livrer ; leur voisinage et leur confrontation, à trente ans et plus d'intervalle, se fait sans heurts ; j'apprécie la tension qui en émerge.

Depuis un grand nombre d'années, je suis dans cet état de fébrilité artistique : sensible aux appels, aux rencontres, à l'envie de posséder pour profiter au quotidien de mon jardin. Je fais cette démarche librement, sans idée de spéculation, non influencé par les dictats du sérail, ou des modes, juste avec le besoin du renouveau pour faire naître des sensibilités (les goûts changent et les découvertes font que l'on change soi-même).
Ainsi l'art est un réel miroir d'émotions ou plutôt un formidable foisonnement de sensations qui conduit vers des plaisirs utopiques, fantastiques, ludiques, au-dessus d'un monde souvent déséquilibré, médiocre, mensonger, ayant perdu ses valeurs essentielles. L'art est sauveur.

Collectionner c'est être dans l'ouverture entre rêve et réalité.

Dans une période passée j'ai voulu, suite à des incidents avec certains artistes, libérer mes murs en les laissant nus... mais au bout d'une dizaine de jours j'ai dû impérativement regarnir mes cimaises pour pouvoir continuer à vivre !
Par ailleurs, ouvrir aux autres une partie de vie intime - je parle de mes oeuvres - sur les quarante années écoulées, est quelque chose qui m'angoisse car elles sont devenues une portion de moi-même. En paraphrasant une réflexion de Nietzsche, je dirais que « sans l'art, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue ». De toute évidence j'ai besoin de ce silence lourd que les yeux tentent de toucher ; et c'est ce qui me permet de rester debout.
Alors, que l'aventure continue...

Philippe Delaunay